L’organisation de l’offre aéroportuaire sur plusieurs pôles demande d’utiliser au mieux chaque aéroport. Les plates-formes situées en pleine ville sont probablement les cas les plus sensibles. Les opportunités (proximité des espaces résidentiels et des centres d’affaires) sont aussi des menaces (sécurité, nuisances sonores). La quasi-totalité des aéroports entourés par la ville, l’ont été par extension de l’espace urbanisé et non par aménagement volontaire. Les conséquences peuvent être graves (accidents, nuisances) et contraindre l’acceptabilité de l’activité de la plate-forme (Tagliabue, 2000). Afin de profiter de cette proximité avec les centres d’affaires et de limiter partiellement les nuisances générées par une activité aéroportuaire en ville, quelques aéroports adoptèrent des traits communs dans leur organisation. Sans toutefois parler de modèle, l’expression city-airport fit son apparition dans le vocabulaire des gestionnaires aéroportuaires et des compagnies aériennes. L’aéroport de London – City, au Royaume-Uni, est à ce jour l’exemple le plus représentatif de ce type d’aéroport, mais il est le seul qui ait été construit volontairement en pleine ville.
Afin de ne pas être perdu dans ce document visant à analyser la notion de city-airport, cette introduction livre sans distinction les mots ou expressions généralement associés à ce type de plates-formes aéroportuaires. Un city-airport serait un aéroport :
- desservant un espace métropolitain
- à l’intérieur ou à proximité d’un centre-ville
- pour un central business district (CBD) ou quartier d’affaires
- utilisé majoritairement par des voyageurs aux motifs professionnels
- dont la ou les pistes de décollage et d’atterrissage sont courtes
- accueillant majoritairement des avions régionaux aux capacités réduites (cent passagers et moins)
- offrant des services de transport aérien de courte distance (2000 kilomètres au plus)
- reliant préférentiellement les grandes métropoles
- reliant préférentiellement d’autres city-airports, si cette offre existe au sein des autres métropoles desservies
- une offre complémentaire d’un ou plusieurs autres aéroports principaux
I. Une offre avant tout commerciale et technique
I.1. Une notion sans définition, mais quelques traits communs
Le city-airport est un terme souvent utilisé par les professionnels du transport aérien, du tourisme et de l’aménagement du territoire, pourtant il n’a pas encore fait l’objet d’une définition officielle. Sous l’appellation city-airport semblent converger des visions communes de l’organisation du transport aérien, des aéroports et des espaces métropolitains.
I.1.1. Une offre technique aéroportuaire : le STOLport
Un STOLport, mot anglais, associe le sigle STOL (short take off and landing) et le motairport (aéroport). En d’autres termes, un STOLport est un aéroport ou un aérodrome pour aéronefs à atterrissage et à décollage courts. Il en existe de nombreux à travers le Monde. Il peut s’agir d’une simple bande de terre ou d’herbe de 500 mètres de longueur en montagne ou d’une plate-forme commerciale accueillant des avions cinquante à cent places en centre-ville. La définition du STOLport se limite à des considérations techniques. Plus simplement, est STOLporttout aérodrome ou aéroport[1], qui, par ses contraintes d’environnement ou de piste, ne peut accueillir que des aéronefs aux capacités de décollage et d’atterrissage courts. Cela signifie donc qu’une installation aéronautique peut acquérir ce statut par défaut (piste trop courte etc.) ou par limitation volontaire à des fins environnementales ou économiques (cas des aéroports en centre-ville où le foncier est coûteux et rare). Le STOLport n’est pas suffisant pour une ébauche de définition du city-airport, notamment par l’existence de petits terrains ruraux de tourisme admis dans la notion assez englobante de STOLport.
Dans le cadre de cet essai de définition, des cas d’aéroports, déclarés comme city-airport, n’intègrent pas la dimension de STOL dans leur offre technique. L’exemple de l’aéroport de Belfast City – George Best illustre ce constat. La plate-forme est située à seulement trois kilomètres du centre de la capitale d’Irlande du Nord en milieu urbain, dans le quartier du port et propose de services aériens vers de grandes métropoles européennes. Cependant, l’unique piste approche les deux kilomètres de longueur et accueille des Airbus de la famille A320 pouvant transporter jusque deux cents passagers (A321). Peut-on alors encore parler de city-airport pour une agglomération de taille limitée[2] et dont l’aéroport du centre présente des caractéristiques proches de celles de la plate-forme principale d’Aldergrove ?
I.1.2. Une offre commerciale : le CBDport
Le CBDport est l’offre commerciale complétant l’offre technique du STOLport. Ce type d’aéroport peut être aussi appelé CBDSTOLport (Conway, 2000), mais ce terme présente le biais d’associer les composantes techniques et commerciales au sein du même mot. La suppression du sigle « STOL » évite donc la confusion et la lourdeur de vocabulaire.
Sa définition est plutôt triviale. Il s’agit d’un aéroport desservant un central business district, c’est-à-dire le quartier des affaires et dont l’offre de transport lui est destinée (vols privés d’affaires, services aériens inter-métropolitains). Les premiers aéroports se rapprochant de cette définition sont ceux qui ont été imaginés par les architectes et les utopistes de la première moitié du vingtième siècle. Les idées progressistes faisaient du transport aérien, le mode que les habitants des villes privilégieraient, certains utopistes imaginant même l’aérien pour les déplacements intra-urbains[3]. Dans le souci de favoriser l’interconnexion entre tous les modes de transport au centre des villes, des aéro-ports (voir figure 1 en annexe) furent imaginés au pied ou au sommet des gratte-ciels, près des gares et grandes avenues (Pearman, 2004).
Les CBDports ont connu un développement important aux Etats-Unis sous la forme d’executive airports, plates-formes n’accueillant que des vols d’affaires et d’aviation générale (voir figure 2 en annexe). En Europe, quelques aéroports présentent les caractéristiques proches de celles d’un CBDport (Paris – Le Bourget ou Lyon – Bron en France).
L’offre aérienne de city-airport serait donc la réunion d’installations techniques et de services aériens spécifiques privilégiant la courte distance, les métropoles, les centres des agglomérations urbaines, les avions régionaux et les voyageurs d’affaires. Cette définition ne peut être stricte. Actuellement, seul l’aéroport de London – City respecte chacune des caractéristiques énoncées. Dans la plupart des cas, les aéroports s’approchent du modèle mais ne le représentent pas entièrement.
I.1.3. Une offre aéroportuaire complémentaire
Assez logiquement, au sein d’une grande métropole à desservir, un city-airport ne peut que difficilement assurer la totalité du service aérien. Les pistes sont généralement trop courtes, le ou les terminaux sont prévus pour des aéronefs de petite taille et la proximité avec des espaces habités contraint souvent l’activité dans le temps et en volume (horaires d’ouverture etc.). Le city-airport n’est donc qu’une possibilité parmi d’autres d’accès au transport aérien pour les passagers. Il peut à ce titre être considéré comme un aéroport secondaire (De Neufville, 2005). Un aéroport secondaire est une plate-forme dont l’activité joue un rôle dans la desserte aérienne d’une région métropolitaine considérée, sans toutefois en être le principal acteur.
Figure 3 : Tableau de l’offre aéroportuaire de quelques métropoles européennes (les aéroports indiqués par une étoile sont ou s’approchent de l’offre de city-airport
Sources : Base de données Geopolis, sites de compagnies aériennes, sites d’aéroports, 2007
Les plates-formes secondaires peuvent être ouvertes à tous types de trafics (Gatwick), contraintes à des vols européens ou domestiques (Linate) ou spécialisées dans les compagnies à bas coûts, dites low cost (Beauvais, Stansted, Schönefeld, Bergame, Skavsta etc.). Le développement rapide des compagnies low cost a relancé l’intérêt des chercheurs et des professionnels du transport aérien pour les aéroports secondaires dont certains n’accueillaient plus de trafic depuis plusieurs années (Beauvais). Ils sont aujourd’hui les aéroports secondaires les plus rencontrés au sein des espaces métropolitains (Marquis, 2006). Le city-airport est un type plutôt rare. Sa rareté est due aux difficultés de réunion de tous les facteurs permettant son apparition :
- Un trafic aérien suffisamment important au sein de l’espace concerné pour accueillir une telle plate-forme.
- Une offre aéroportuaire disponible à proximité du centre-ville ou un projet d’aéroport en centre-ville visant à créer un city-airport (cas de Londres).
- Une concurrence faible ou inexistante du train à grande vitesse, les city-airports et les lignes à grande vitesse étant chargées, à courte distance (inférieure à mille kilomètres), de desservir les mêmes villes.
I.2. Les justifications du city-airport : métropolisation, Développement et segmentation du transport aérien
Au-delà des conditions immédiates de faisabilité énoncées précédemment, le city-airport a pu voir le jour après que les espaces métropolitains et le transport aérien aient connu des changements majeurs dans leur organisation.
I.2.1. L’affirmation des espaces métropolitains
Les vingt dernières années ont vu, en France et en Europe, au sein des espaces métropolitains, s’accentuer la concentration des habitants et des emplois (Veltz, 2005). Cette croissance a été plus forte en périphérie des agglomérations qu’au centre (Veltz, 2005). Le terme de métropolisation est généralement retenu pour qualifier ce phénomène (Lacour, Puissant, 1999)[4]. Il y eut également sélection dans les types d’activités économiques réalisées au sein des métropoles. Les fonctions métropolitaines sont spécifiques : « activités d’administration générale et d’encadrement, direction et sièges sociaux de grandes entreprises, services financiers, bancaires et d’assurances, professions rares et très spécialisées, services publics supérieurs et activités de contrôle politique etc. » (Lacour, Puissant, 1999). Même si les périphéries métropolitaines connaissent des croissances de l’emploi et de la population plus élevées que les centres, ces derniers deviennent plus sélectifs dans la nature des activités. Mis à part le cas des edge-cities[5], des activités de plus en plus évoluées et de plus en plus rares se concentrent au centre des agglomérations urbaines. Ces activités rares et évoluées ont généralement une dimension internationale prononcée. Une partie de ces entreprises est implantée dans plusieurs pays, fonctionne en réseau et les clients peuvent être à l’étranger. Ces échanges avec l’étranger s’effectuent préférentiellement vers d’autres métropoles. On parle alors d’économie d’archipel et de métropoles fonctionnant en réseau (Veltz, 2005). Il parait alors assez logique de que ces entreprises soient demandeuses de services aériens efficaces reliant d’autres métropoles. Pour les distances courtes et moyennes, l’offre de city-airport est intéressante. Elle permet un gain de temps par rapport aux aéroports éloignés du centre.
I.2.2. Le développement et la segmentation du transport aérien : les conséquences de la libéralisation
La France puis l’Union Européenne ont connu une libéralisation de leur transport aérien intérieur en 1978 et au cours des années quatre-vingt-dix (Merlin, 2002 et 2000). Les compagnies aériennes des pays concernés par la libéralisation peuvent désormais ouvrir et fermer les lignes aériennes intérieures (France et Union Européenne) qu’elles souhaitent sous condition de respecter des règles élémentaires de sécurité, de garantie commerciale et financière et de bénéficier d’un créneau[6] lorsqu’elles desservent des aéroports dont le trafic obligent les gestionnaires aéroportuaires à contingenter les créneaux (Lawson, 2004 ; Cournanel, 2001).
Les conséquences de la libéralisation du transport aérien furent multiples. Les réseaux aériens des grandes compagnies aériennes de passagers se réorganisèrent en hub & spokes[7]. Certains aéroports se retrouvèrent donc soumis à une intense activité durant les périodes de correspondance du ou des hubs qu’ils se mirent à gérer. Ce surplus de trafic changea la politique d’équipement des gestionnaires. Le nombre de pistes et de terminaux augmenta sur les plates-formes de correspondance. À coté de ces compagnies de réseau, d’autres types de compagnies purent se développer, notamment sur les liaisons et les créneaux que les autres transporteurs délaissèrent au profit de leur hubs. Les grandes entreprises de messagerie (Federal Express, TNT, United Parcel Service) se développèrent aussi selon la logique du hub appliquée au transport de marchandises. Les compagnies à bas coûts offrirent un nouveau modèle d’organisation et de production de l’entreprise. Elles apparurent aux États-Unis (Southwest Airlines) puis au Royaume-Uni (Ryanair) et dans le reste de l’Europe (Easyjet, Air Berlin etc.). L’essor des compagnies low cost mit en évidence que le hub & spokes n’était pas la seule voie de développement d’une entreprise de transport aérien. Le système en point à point présentait lui aussi des avantages notamment lorsque la compagnie n’opérait que des liaisons court et moyen-courriers intégrant des grandes métropoles, des lieux touristiques ou d’autres niches permettant un remplissage satisfaisant des avions.
Les city-airports ont été le moyen de créer des marchés de niches ou de faire gagner en efficacité les systèmes en hub & spokes. Un réseau organisé entre métropoles, pour des liaisons de courte distance, où le train à grande vitesse était absent ou insuffisant en capacité, desservant préférentiellement des city-airports s’est révélé être très rentable pour des compagnies aériennes régionales. Par exemple, la compagnie belge VLM Airlines (Vlaamse Luchttransportmaatschappij en flamand) est créée en 1992. Elle opère sa première liaison régulière de courte distance entre city-airports en 1993 (de London – City à Anvers – Deurne). Les remplissages très satisfaisants l’amènent à développer tout un réseau à partir de London – City (voir figure I-4 en annexe). Les grands aéroports étant éloignés du centre et accumulant les retards par saturation, les petits aéroports gagnèrent en efficacité par défaut de leurs voisins.
[1] Afin de fixer le vocabulaire, il convient de distinguer aéroport et aérodrome. Un aéroport est l’association d’un aérodrome avec une aérogare, l’aérodrome étant de manière générale l’ensemble des installations permettant de faire décoller et atterrir des aéronefs et l’aérogare le bâtiment permettant d’accueillir des passagers d’aéronefs (Dacharry, 1981).
[2] Selon les statistiques officielles d’Irlande du Nord, un peu moins de 600000 habitants peuplaient l’aire métropolitaine de Belfast en 2001.
[3] Cette idée n’est cependant pas totalement fausse. Une vaste agglomération comme Los Angeles est parcourue par des lignes aériennes desservant des couples de destinations situés à l’intérieur de l’agglomération (Orange à Burbank par exemple).
[4] La métropolisation est un ensemble de processus dynamiques qui transforment une ville en métropole(Lacour, Puissant, 1999).
[5] Une edge-city est une centralité urbaine secondaire située en périphérie d’une agglomération. Les edge-cities accueillent généralement des entreprises et centres commerciaux, mais peuvent aussi parfois abriter des activités très évoluées telles que des établissements publics d’enseignement et de recherche ou des centres privés de recherche. À ce titre, le plateau de Saclay en Île-de-France est un exemple.
[6] Un créneau est une période attribuée à un aéronef pour qu’il puisse effectuer un décollage ou un atterrissage sur piste donnée d’un aéroport.
[7] Un réseau en hub & spokes est organisé autour d’une plate-forme de correspondance (hub) à partir de laquelle l’essentiel des arcs du réseau sont tissés. La forme prise est celle d’une étoile. Cela permet à un voyageur d’atteindre n’importe quel point du réseau, depuis n’importe quel autre point, en passant par le hubtout en minimisant le nombre d’arcs dans le réseau et donc le nombre de lignes aériennes à mettre en service.
|
Agglomération |
Population en 2005 en millions d’habitants (Geopolis) |
Aéroport principal |
Aéroport(s) secondaire(s) |
|
Paris |
9,9 |
Charles de Gaulle |
Orly, Beauvais |
|
Londres |
9,3 |
Heathrow |
Gatwick, Stansted, Luton, London – City* |
|
Madrid |
4,9 |
Barajas |
- |
|
Bruxelles |
4,5 |
National |
Charleroi |
|
Barcelone |
4,1 |
El Prat |
Girona, Reus |
|
Manchester |
3,9 |
Manchester International |
- |
|
Milan |
3,8 |
Malpensa |
Linate, Bergame |
|
Berlin |
3,8 |
Tegel |
Schönefeld, Tempelhof* |
|
Athènes |
3,4 |
Eleftherios Venizelos |
- |
|
Rotterdam |
3,3 |
Rotterdam |
- |
|
Naples |
3 |
Capodichino |
- |
|
Rome |
2,9 |
Fiumicino |
Ciampino |
|
Lisbonne |
2,4 |
Portela |
- |
|
Birmingham |
2,4 |
Birmingham International |
- |
|
: |
: : : |
: : : |
: : : |
|
Francfort sur le Main |
1,5 |
Francfort International |
Hahn |
|
Lyon |
1,5 |
Saint-Exupéry |
Grenoble, Saint-Etienne |
|
: |
: : : |
: : : |
: : : |
|
Stockholm |
1,4 |
Arlanda |
Skavsta, Vasteras, Bromma* |
